C'était un moment étrange à la veille du premier tour que de se retrouver à l'hôtel de région, dans le bureau du Président, pour se voir remettre par Gérard
Bissainthe, ancien ministre et ancien ambassadeur d'Haïti, le diplôme de citoyen d'honner de ce pays frère.
Je l'avoue, j'étais très ému. Emu parce que les haïtiens ont pris le temps, malgré ce qui leur arrive, de se réunir pour décider de cette distinction. Emu parce que le travail est reconnu. Emu
parce que je pensais aux jeunes et moins jeunes volontaires des ponts humanitaires qui ont donné leur temps et le meilleur d'eux-mêmes pour aider les autres. D'autres eux-mêmes.
Le texte qui va suivre est le discours prononcé par le Professeur Gérard Bissainthe, ex Ministre de la Culture d’Haïti, à l’occasion de la remise officielle du Certificat de Citoyen d’honneur du Département du Nord de la République d’Haïti à Monsieur Michel Vauzelle, Président du Conseil Régional de la Région Paca et à Monsieur Joël Canapa, Vice-Président du Conseil Régional de la Région Paca.
Monsieur le Président,
Monsieur le Vice-Président,
Je suis très heureux de l’opportunité qui m’est offerte de remettre aujourd’hui le certificat de la citoyenneté d’honneur qui vous a été octroyée par la Délégation du Nord de la République d’Haïti.
Citoyen d’honneur du Département du Nord d’Haïti, vous êtes citoyen d’honneur d’Haïti, mais que vous le soyez en passant par le Nord de notre pays a un sens particulier. Car le Nord est la grande région historique de la République d’Haïti. Presque tous les grands précurseurs, fondateurs et acteurs de la nation haïtienne y ont vu le jour et en particulier Toussaint Louverture, Henri Christophe, mon ancêtre, Jean-Jacques Dessalines. Citoyen d’honneur d’Haïti c’est un titre des plus rares. Mais “LIBRES, EGAUX ET FRANçAIS”. Si aujourd’hui nous ne sommes pas français dans une sorte d’Etats-Unis de France, dont Toussaint Louverture avait conçu l’épure, c’est parce qu’on a voulu nous refuser l’Egalité. Les hommes ne se battent pour la Liberté que lorsqu’on leur refuse l’Egalité. Puisque je suis aujourd’hui à Marseille, il n’est pas indifférent de noter que c’est au chant de La Marseillaise, que les soldats indigènes de Saint-Domingue, l’ancien nom d’Haïti, affrontaient les soldats venus de France. La Marseillaise était à l’époque le chant des révolutionnaires du monde entier. c’est aussi une réalité, une exigence. Puisque jusqu’en 1804, date de notre indépendance nous fûmes français, nous partageons déjà avec vous une devise: Liberté, Egalité, Fraternité. Maintenant vous serez à nos côtés pour renforcer les trois. Et nous aussi nous serons à vos côtés pour renforcer les trois. Le rêve de Toussaint Louverture, le Père de notre indépendance, tel qu’il l’avait concrétisé dans la Constitution qu’il avait promulguée, était que nous soyons et ce sont ses mots:
Pourquoi avons-nous choisi deux personnalités éminentes de la Région Provence Alpes Côte d’Azur ? Dans le cataclysme qui a frappé notre pays, je n’ai pas passé en revue ce qu’ont fait toutes les régions de France, mais j’ai eu l’occasion de me rendre compte que la région Paca a fait beaucoup. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte, parce que j’étais là, parce que je suis là. Et je suis là, Toulonnais par adoption, parce que je me suis uni à une Toulonnaise dans la Ville de New York, un 14 juillet, s’il vous plaît, de l’année 1967, dans ces “Sixties” où l’Amérique était en pleine effervescence traversée par les luttes contre la Guerre du Vietnam, les luttes pour les “Civil Rights” ou les Droits de l’homme qui me rappelèrent dans mon exil, car j’étais en exil, que j’appartenais à ce que j’appelle le grand « Triangle Révolutionnaire Atlantique » : la Révolution Américaine en 1776, la révolution Française en 1789 et la révolution Haïtienne en 1804. Je suis aujourd’hui dans le Midi de la France, ce qui m’a permis d’être un jour invité pour apporter mon concours à un projet d’aide à Haïti de la Ville du Pradet. Ce n’était qu’un aspect de l’engagement de toute la Région. Il fallait dire merci. Merci à la France toute entière à travers les responsables de la Région, où je me trouvais, où je me trouve, merci au Maire du Pradet, Monsieur Claude Mésangroas, Merci à vous-mêmes, Monsieur le Président, Monsieur le Vice-Président,
Il se trouve en plus que cette région a avec Haïti quelques points communs. Je lis à la page 4 du programme de Michel Vauzelle: “Tout le pouvoir se concentre à Paris et la province est à nouveau gouvernée comme les colonies de l’Ancien Régime.” Vous seriez donc revenu à la situation où nous étions nous-mêmes avant 1804? Etes-vous en train d’envisager, vous aussi, comme nous le fîmes, de prendre le fusil pour en sortir? Je tout à votre honneur, vous choisissez les Ballots, les Bulletins de vote. Lorsque vous avez chanté vous ai écouté vendredi dernier à Toulon. Dans le choix qui fut célèbre des “Sixties” à New York entre les “Bullets” (les Balles) et les “Ballots” (les Bulletins de vote), sagement et c’est
“Aux Armes, citoyens!”
personne dans la salle n’a dégainé son revolver. Il est vrai que cela suivait un certain “Félicie aussi” qui n’a rien d’un chant de guerre.
Mais nous, Haïtiens, et vous du Midi, nous sommes frères quand même, parce que si nous avons une “République de Port-au-Prince” d’où vient tout notre mal ou au moins une très grande partie de ce mal, vous semblez bien avoir aussi une “République de Paris” qui ne semble pas être la source de tout votre bien. S’il n’est bon bec que de Paris, peut-être n’est-il bonne griffe que de Paris. De Paris aussi. Vous de la Région Paca et nous du Nord d’Haïti devons tous les deux nous battre contre un Ancien Régime toujours subtilement présent. On parle partout de décentralisation. Elle ne semble pas être tellement mieux faite dans la démocratie adulte de France que dans la jeune démocratie haïtienne. Faire table rase du passé n’est pas chose simple. Comment y arriver? La seule voie est l’Economie. Nous devons nous aider mutuellement à consolider nos économies et c’est cela le vrai sens du PARTENARIAT que nous vous proposons d’instituer entre nos deux régions.
C’est certainement le cœur qui nous a réunis aujourd’hui: la fraternité, l’amitié. Deux personnes ont joué ici un rôle important: Madame Chantal Blondel et Mademoiselle Charlotte Bernat, de la Mairie du Pradet. Mais si c’est le cœur qui nous a réunis aujourd’hui, c’est avec la tête que nous devons continuer notre route.
J’ai écrit récemment que l’alliance d’un pays du Nord avec un pays du Sud pourrait être l’alliance de l’Aveugle et du Paralytique. Dans un pays à construire, comme le sont les pays sous-développés, l’indigène est souvent le paralytique mais qui voit clair chez lui, et l’Etranger l’aveugle en bonne santé qui n’est pas bien armé pour comprendre ce qui se passe. Lorsque le paralytique se met sur les épaules de l’aveugle ils constituent tous les deux une équipe gagnante. L’urgence aujourd’hui c’est Haïti. La meilleure solution est que nous, les paralysés du moment, nous montions sur les épaules de la Région Paca et nous gagnerons ensemble. Mais qu’est-ce qu’il y a à gagner ? L’Economie, bien sûr.
Comme je l’ai souvent signalé, le problème de la France est qu’une surabondance de ressources humaines se marche sur les pieds dans un Hexagone exigu. Il n’y a plus de guerres pour absorber les énergies d’une jeunesse qui est réduite à imploser dans la violence et la recherche des paradis artificiels. L’avenir de la France est, que nous le voulions ou non, dans des engagements dans le Grand-Large. L’Europe, ce “petit appendice de l’Asie”, comme on l’a appelée, est trop petite. Ce que nous devrons créer ensemble, la région Paca et nous, ce sont, par exemple, pour le moment en Haïti des “Chantiers de la Jeunesse” où, comme après la dernière guerre mondiale en France, des jeunes du monde entier venaient aider à reconstruire la France. Nous devons remettre sur pied nos villages et nos petites villes désertées pour que ceux qui campent aujourd’hui dans des tentes puissent quitter l’enfer de Port-au-Prince et aller vivre en province. Nous devons mettre en contact direct des villes et des villages de France avec des villes et des villages d’Haïti. Aujourd’hui les grandes ressources qui existent en amont arrivent difficilement en aval. Parce qu’il s’agit d’une bouteille énorme avec un petit goulot. Il faut des dizaines, des centaines de goulots de ville à ville, de village à village. Nous n’avons pas besoin d’un Plan Marshall. Depuis la fin de la dictature en 1986 nous avons eu des dizaines de Plan Marshall et chaque plan Marshall n’a fait que nous enfoncer un peu plus dans la misère et l’insécurité.
C’est une rude tâche. Mais elle est à notre portée. A la portée de la région Paca et de la région du Nord d’Haïti. Il ne s’agit pas de prendre l’argent du contribuable de PACA pour l’envoyer en Haïti. Il ne suffirait d’ailleurs jamais. Il s’agit de monter ensemble un plan global d’actions autofinancées qui pourront être profitables aussi bien à Haïti qu’à la Région Paca.
Nous devrions commencer par une équipe d’études paritaire, franco-haïtienne (Paca et Nord d’Haïti) qui devrait remettre ses conclusions dans les meilleurs délais et faire des propositions concrètes pour une action globale. La Commune du Pradet pourrait être le lieu de travail pour cette équipe. J’ai émis des idées, d’autres en ont aussi. Il faut maintenant voir comment les faire atterrir pour que le Nord d’Haïti et la Région Paca participent au salut d’Haïti et en même temps œuvrent pour assurer un avenir meilleur à la région Paca. J’ai écrit une fois que la région Paca pourrait devenir la locomotive de la France. Et pourquoi pas ?
Puisque dimanche prochain les citoyens de la région Paca vont choisir une nouvelle équipe dirigeante, personne ne m’accusera d’ingérence indue si je souhaite que le futur Président et un des futurs vice-présidents de la région Provence Alpes Côte d'Azur soient des Haïtiens d’honneur. Et ce vœu, Monsieur le Président et Monsieur le Vice-président, en vous remettant ce certificat de Citoyenneté d’Honneur et en vous transmettant le salut fraternel du Département du Nord et par le truchement de ce département de tout Haïti, ce vœu je le forme, croyez-moi, de tout mon cœur.
Gérard Bissainthe
Marseille, 11 mars 2010
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